La problématique de l’acquisition d’eau sur le terrain est un enjeu négligé en Bushcraft mais reste pourtant d’une envergure majeure lors des treks et randonnées s’étalant sur plusieurs jours. Si les systèmes modernes permettent des traitements instantanés d’eau potentiellement contaminée, il reste la problématique de la solidité, de la durabilité et de l’efficacité relative des différentes méthodes. C’est pourquoi, filtrer l’eau sur le terrain est une méthode éprouvée depuis la nuit des temps.



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Par soucis de simplification, nous classerons ici les polluants en trois catégories : la turbidité (argiles, sils, matière organique et autres éléments pouvant colorer l’eau et irriter le tube digestif), les pathogènes (virus, bactéries et protozoaires pouvant causer maladies et infections) et la pollution chimique (pesticides, métaux lourds provoquant des intoxications parfois sur le long terme). Pensez à consulter cet article pour plus d’informations sur les polluants de l’eau.

Le Brown Bag est un moyen efficace de filtrer l’eau et qui se transporte très facilement. (©Alban Cambe)

Les méthodes modernes de purification peuvent faire appel à des filtres aux pores microscopiques, à du charbon actif, à du chlore ou de l’iode, à des UV mais ces méthodes auront un point faible : si l’eau est trouble, leur efficacité sera drastiquement réduite et/ou cela pourra endommager les accessoires ou boucher les filtres. Pour cette raison, une filtration préalable est souvent nécessaire afin d’éliminer la phase turbide de l’eau à traiter.

I – Filtrer l’eau sur le terrain : une longue histoire.

La filtration de l’eau est historiquement la première étape d’une opération visant à la rendre potable. Dans un second temps, on aura pu la faire bouillir ou y ajouter des produits chimiques. Une solution portative, peu encombrante, robuste et efficace a été mise au point par la compagnie Millbank aux alentours des années 1940. Il fut en dotation dans l’armée Britannique et Australienne à partir de la seconde guerre mondiale jusque dans les années 1990.

Un Millbank Bag original : en dotation dans les corps de l’armée Britannique notamment, ils ont servi à filtrer l’eau sur tous les continents du globe. (©Rupert Brown)

Cette invention toute simple consistait alors en un sac de toile de coton dont le maillage extrêmement serré permettait d’éliminer les éléments de turbidité les plus fins. Un traitement au cuprammonium (solution de cuivre et d’ammoniaque) en tant qu’antifongique lui donnait alors une teinte d’un bleu aqueux très clair. Il était possible pour les soldats de filtrer de grandes quantités d’eau puis de la faire bouillir pour s’abreuver en toutes conditions. Les Millbank bags ont ainsi été utilisés partout sur terre : en montagne, en milieu polaire, dans la jungle… Avec une grande efficacité.

Signe que l’objet en lui-même a été plébiscité et s’est montré durable, on retrouve encore (en cherchant vraiment bien) quelques rares exemplaires toujours fonctionnels en surplus militaire ou sur internet à des prix exorbitants : l’offre et la demande !

Les opérations militaires en Irak, en Afghanistan ont amené l’armée britannique à se tourner vers des systèmes plus rapides de purification de l’eau, le traitement bleuté des sacs fut également considéré comme nocif. Et ainsi s’acheva la fabrication des Millbank bags…

II – La renaissance : le Brown Bag.

Les Millbank bags connaissent ainsi depuis les années 1970 un intérêt croissant pour les fans d’activités outdoors. Ce qui est bon pour les militaires se révèle inévitablement pratique pour les amoureux des grands espaces et c’est aux USA et en Grande-Bretagne que l’on utilisera le plus ces outils lors de treks ou d’itinérances en canoë. Avec l’avènement des stages de « survie » durant les années 1990, les stagiaires se familiarisent et sont formés à l’utilisation des Millbank bags mais la question devient épineuse durant les années 2000 : « Où peut-on en acheter ? »

C’est ici qu’intervient Rupert Brown, instructeur de Bushcraft pour l’école Brown’s Bushcraft basée en Charente-Maritime. Cherchant à se procurer de tels sacs pour son école et connaissant l’intérêt prodigieux de tels outils dans un kit de purification de l’eau, Rupert s’est lancé dans la quête de retrouver le matériau original des Millbank bags : une toile de coton à maillage tellement serré qu’elle ne laisse filtrer qu’une eau claire en toutes circonstances.

Rupert Brown et ses Brown Bags : ce formateur Bushcraft a réussi à relancer la fabrication de sacs de filtration à force d’obstination. (©Martin Tomlinson)

Le projet débute en 2011 et, à force de pugnacité et d’obstination, Rupert parvient à mettre la main sur un fabricant de toile capable de se conformer aux exigences militaires des Millbank bags tout en supprimant le traitement antifongique à base de cuivre (potentiellement toxique). La fabrication de la toile et la couture des sacs sont réalisées en Grande-Bretagne pour des objets de qualité qui traverseront le temps à l’image des outils dont ils s’inspirent. Le produit final est une pièce robuste, incassable, légère, hautement efficace et l’on notera en particulier une mention sur l’étiquette « Endorsed by SAS Survival legend John « Lofty » Wiseman » (approuvé par la légende du monde de la Survie au sein des SAS, John « Lofty » Wiseman) dont nos lecteurs connaîtront sûrement la renommée et l’ouvrage « Aventure et Survie ». Cette nouvelle version du Millbank bag adopte une teinte plus adaptée au Bushcraft et porte désormais le nom de « Brown Filter Bag » qui peut être compris comme « Sac de filtration marron » ou « Sac de filtration de Monsieur Brown » en référence à Rupert et son patronyme.

Les Brown Bags sont fabriqués au Royaume-Unis selon un haut niveau d’exigence. Merci à Rupert Brown pour ces photos des ateliers :

III – Filtre l’eau avec un Brown Bag avant purification.

Le Brown Bag est un donc un instrument rustique et simplissime. Le sac neuf doit être activé, il faut parvenir à ouvrir les fibres et le maillage de façon suffisante pour faciliter l’écoulement de l’eau. Pour ce faire, il suffit de l’imbiber dans une baignoire ou un lavabo puis de le maltraiter ! Le tordre, le masser, le malaxer, le pétrir, le frapper, l’écraser pendant quelques minutes. Il faudra ensuite le suspendre pour le faire sécher en quelques heures et recommencer l’opération trois ou quatre fois. Le sac deviendra plus doux, plus malléable, il sera prêt pour être inclus dans un kit de Bushcraft pour la randonnée. Nous le transportons ainsi roulé sur lui-même et glissé dans un récipient en métal avec d’autres éléments permettant le traitement de l’eau, la paracord permettant alors de le maintenir comprimé.

Pour les plus étourdis, les instructions d’utilisation sont cousues directement sur l’étiquette du sac dans la langue de Shakespeare. Nous produisons ici une traduction adaptée et complétée de notre propre expérience :

Les instructions (en anglais) sont cousues directement sur l’étiquette du Brown Bag. (©Alban Cambe)

1 – Immerger le sac dans l’eau et bien l’imbiber :

Au niveau du point d’eau à traiter, il faudra réitérer l’opération préalable d’activation du sac en le froissant et le malaxant. Cette eau peut-être turbide, ce n’est pas un problème en soi car le premier jet récolté sera rejeté. Il faut cependant accorder une grande importance à cette étape car c’est ce qui va permettre à l’eau de filtrer efficacement au-travers de la toile. Sans cela, le débit sera ridiculement faible et il faudra des heures pour récolter un maigre volume d’eau…

Immerger le sac dans l’eau et bien l’humidifier permet de l’activer et fera gagner du temps sur le processus de filtration. (©Alban Cambe)

2 – Remplir le sac d’eau :

Il faudra auparavant avoir décidé de l’endroit où le suspendre (une branche, un rétroviseur, peu importe…) afin de ne pas se retrouver comme bêtement avec un sac plein d’eau à transporter. Notre choix se porte souvent sur une branche à proximité du point d’eau afin de remplir directement le sac et d’éviter de fastidieux voyages pour récolter le précieux liquide. Compléter le sac jusqu’à ras-bord à l’aide du récipient qui servira à recueillir l’eau filtrée.

Le sac doit être rempli à ras bord pour forcer l’eau au-travers des pores de la toile. (© Rupert Brown)

3 – Suspendre et attendre que l’eau atteigne la ligne cousue :

Laisser l’eau s’écouler au-travers du sac, la laisser tomber au sol sans la recueillir jusqu’à la ligne cousue sur le sac. On s’assure ainsi que seule l’eau contenue dans le sac sera récoltée, le premier litre ainsi éliminé nettoiera la surface du sac où se trouveront inévitablement des particules non désirées.

La ligne cousue indique le moment à partir duquel il est possible de récolter une eau bien filtrée. (©Alban Cambe)

4 – Placer un récipient sous le sac pour récolter l’eau : Cela doit prendre environ 5 minutes :

Une fois le premier jet éliminé, on peut recueillir l’eau filtrée par le sac. Pour cela, placer un récipient sous l’écoulement. Nous conseillerons d’utiliser le même récipient pour récolter l’eau, remplir le sac et recueillir le liquide filtré. Notons que ce même contenant est désormais contaminé et nécessitera une stérilisation par l’ébullition ou l’ajout de traitements chimiques. Par ailleurs, un récipient à large ouverture pour faciliter la récolte : une popote en métal fait parfaitement l’affaire mais le goulot des Nalgene est également intéressant si tant est que le vent ne fasse pas trop osciller le sac.

Lorsque le sac est bien rempli, le débit est assez important et le premier litre d’eau sera traitée en moins de 20 minutes. (©Alban Cambe)

En revanche, le temps indiqué de 5 minutes semble quelque peu prétentieux. Un sac bien préparé et déjà utilisé de nombreuses fois mettra environ 15 à 20 minutes pour filtrer 1 Litre d’eau (remplir une Nalgene). La contenance du sac individuel est de 3 Litres, le débit ralentit à mesure que l’eau s’écoule et si vous voulez vider le sac de son contenu, il faudra attendre… plusieurs heures ! De même, le sac de plus grande contenance avoisinant les 20 Litres demandera de nombreuses heures de filtration. Il semble plus adapté aux camps fixes et l’on pourra le mettre en action avant le coucher pour retrouver de l’eau claire le lendemain matin.

L’eau récoltée est translucide mais contaminée, le récipient devra être stérilisé. (©Alban Cambe)

Si le sac met plus de 20 minutes à produire un litre d’eau, c’est que l’étape 1 n’a pas été effectuée avec suffisamment d’attention. Il peut être utile de recommencer…

ATTENTION : Ne récoltez l’eau que dans un récipient que vous allez pouvoir traiter ! Un récipient métallique pourra être mis sur le feu jusqu’à ébullition, un récipient en plastique devra impérativement subir un traitement chimique.


5 – L’eau filtrée doit maintenant être stérilisée avant consommation. Stériliser au moyen d’une ébullition, d’un traitement chimique ou d’un passage aux ultra-violets :

L’eau récoltée pourra présenter un aspect limpide, elle n’en est pas moins contaminée par des pathogènes invisibles à l’œil nu et qu’il faudra éliminer avant l’ingestion. L’ébullition est idéale si la récolte de l’eau filtrée a eu lieu dans un récipient en métal. Le CDC recommande une minute d’ébullition roulante pour purifier une eau claire, cela permettra également de stériliser le récipient. Si le choix du traitement se porte plutôt sur une méthode chimique, il faudra ajouter la solution ou les pastille au regard des recommandations du fabricant. C’est la méthode idéale si l’eau a été récoltée dans une gourde en plastique, bien agiter et attendre le laps de temps nécessaire. Enfin, l’eau étant désormais limpide, elle peut également être traitée aux ultra-violets au moyen d’appareils modernes tels que les Steripen. Attention cependant au liquide ayant pu couler le long du goulot. Penser à rincer cette zone avec de l’eau traitée.

L’eau ainsi recueillie est mise à bouillir à des fins de stérilisation. On préparera ainsi un thé ou un café avec de l’eau récoltée in situ. (©Alban Cambe)

6 – Après usage, nettoyer le sac de toute la boue ou dépôts accumulés avant de sécher de stocker :

Cette étape est cruciale pour la longévité du sac. Il suffit de le retourner, de frotter l’intérieur avec une brosse à ongle par exemple et de le mettre à sécher au soleil. On peut également procéder à l’inverse en retournant le sac toujours mais en le faisant sécher ainsi, les débris se décolleront aisément. Il est impératif que la toile soit bien sèche avant de remballer le sac pour éviter toute moisissure. On pourra suspendre le sac à une branche d’arbre ou à l’extérieur de notre sac à dos si l’on doit lever le camp rapidement.

Après rinçage, le sac est exposé en plein Soleil, ici sur des branches de Saule. (©Alban Cambe)

NB : Si la filtration est lente, répéter l’étape consistant à immerger et à malaxer le sac : Effectivement, un sac mal amorcé mettra trèèèèèèès longtemps à laisser filtrer l’eau. S’appliquer à bien préparer le sac dès l’étape 1 permet de gagner du temps au cour du processus de filtration.


CONCLUSION

Le Brown Bag a pour seul et unique objectif d’éliminer la turbidité de l’eau. Cela signifie qu’il faut prendre garde à deux points capitaux :

  • Le Brown Bag n’élimine ni les pathogènes ni la pollution chimique. Il faudra donc coupler son utilisation avec une autre méthode de purification tel que nous l’avons décrit.
  • Le Brown Bag permet de passer d’une eau turbide à une eau limpide. Une eau parfaitement transparente n’a donc aucun intérêt à passer entre les maille du Brown Bag. Une légère coloration peut persister notamment en raison de la présence de certains minéraux ou de tourbe dans les environs.
Les Brown Bags existent en deux tailles. La taille individuel présente une contenance de 3 Litres ; compter 20 Litres pour le sac destiné aux groupes. (© Rupert Brown)

En résumé, le Brown Bag est une solution légère, facilement transportable, durable et efficace pour amorcer un processus de purification capital lors des camps Bushcraft et lors de treks en pleine nature où l’eau potable est difficile d’accès. Utilisé en filtration exclusive ou en pré-filtration pour rallonger la durée de vie de solutions modernes, sa durée de vie, avec l’entretien minimal qu’il requiert, sera sûrement au moins égale à celle des Millbank bag (les premiers modèles sont toujours utilisés un peu partout au monde).

Certes, des solutions plus rapides existent mais que cherche-t-on en allant se perdre en pleine nature ? L’instantanéité de nos vies effrénées comme tous les jours ? Ou la sensation de réacquérir les réflexes de nos ancêtres et la capacité à réapprendre à prendre le temps ?


Retrouvez Rupert Brown sur Brownsbushcraft.com

Un vrai « chapeau bas » à Rupert pour ses efforts et son obstination dans sa quête qui l’ont amené à recréer un objet aussi efficace et, quelque part traditionnel, balayé par le progrès de l’instantanéité.

Le Brown Bag est disponible à la vente sur le site « Pyrene Buschraft« .



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Alban Cambe

Passionné par la nature et la littérature fantastique, Alban Cambe collabore à différents magazines, notamment à Survival, et est l'auteur de plusieurs ouvrages de référence sur le Bushcraft. Pour en savoir plus, cliquez ici.
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2 Replies to “Comment rendre une eau potable avec un Brown Bag ?”

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